La scène culturelle congolaise est en deuil. Ce mardi, à Kinshasa, une figure emblématique du cinéma a tiré sa révérence, Elbas Manuana. Plus qu’un simple acteur ou réalisateur, il était un pilier, un professeur vénéré dont l’influence a silencieusement façonné des générations d’artistes et de cinéphiles.
Pendant des décennies, Elbas Manuana a incarné la mémoire vivante et l’exigence artistique du cinéma congolais. Son nom résonnait bien au-delà des plateaux de tournage, dans les salles de cours de l’Institut National des Arts (INA), où il a transmis sa passion avec une rigueur légendaire. Pour des centaines d’étudiants, il n’était pas seulement un enseignant ; il était le gardien d’une flamme, celui qui rappelait que le cinéma est à la fois un art exigeant et un puissant vecteur d’identité.
Un passeur de savoir insatiable
Ce qui caractérisait le « Professeur » Manuana, c’était son savoir encyclopédique et sa capacité à le partager. Il connaissait les courants du cinéma mondial, mais parlait avec une précision et une affection particulière des œuvres africaines et congolaises. Dans ses cours, l’analyse d’un plan d’Ousmane Sembène côtoyait la déconstruction d’une séquence de Mwezé Ngangura ou de Balufu Bakupa-Kanyinda. Il enseignait que pour inventer son propre langage cinématographique, il fallait d’abord comprendre l’histoire de cet art, dans sa globalité et ses spécificités locales.
Sa rigueur était redoutée et adulée. Elle ne visait pas à écraser, mais à élever. Il exigeait la précision du cadre, la justesse du jeu, la profondeur du scénario. Pour lui, faire un film n’était pas un loisir, c’était un engagement. Cette exigence était le plus grand témoignage de respect envers le public africain, qu’il considérait comme digne des plus belles et des plus exigeantes œuvres.
Une marque indélébile dans les cœurs et les esprits
Au-delà du technicien, c’est l’homme que ses étudiants, élèves et collègues pleurent aujourd’hui. Elbas Manuana était habité par un amour sincère et communicatif pour le 7e art. Cet amour était contagieux ; il transformait une simple leçon d’histoire du cinéma en une conversation passionnée, une analyse technique en une réflexion sur la société. Il voyait dans le cinéma un miroir et un marteau : un miroir pour refléter les réalités congolaises dans toute leur complexité, et un marteau pour les façonner, pour questionner, pour faire naître un regard critique.
Son héritage ne se mesure pas seulement à une filmographie, mais à l’empreinte qu’il a laissée dans l’esprit de toute une profession. Aujourd’hui, des réalisateurs, des techniciens, des acteurs et des critiques qui font vivre le cinéma congolais portent en eux une parcelle de son enseignement, une étincelle de sa passion.
Un pilier qui nous laisse une mission
La disparition d’Elbas Manuana laisse un vide immense. Elle rappelle la fragilité de la mémoire cinématographique congolaise et l’urgence de la préserver, de la documenter, de la transmettre. Le meilleur hommage que la communauté artistique et le public puissent lui rendre est de perpétuer cette exigence de qualité et cette profondeur de regard qu’il incarnait.
Son œuvre la plus grande n’est peut-être pas sur pellicule, mais dans les regards qu’il a aiguisés, dans les consciences qu’il a éveillées à la puissance des images en mouvement. Il nous quitte physiquement, mais son legs, lui, ne s’éteint pas. Il continue de vivre à l’INA, dans chaque projet de film qui naît avec ambition, dans chaque analyse qui creuse au-delà de l’apparence.
Reposez en paix, Professeur Elbas Manuana. Votre révérence est tirée, mais la leçon, elle, continue. Merci pour le savoir, merci pour la rigueur, merci pour l’amour. Le cinéma congolais vous doit une part essentielle de son âme.
Pop KIDIMBU
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