Kinshasa a vu disparaître l’un de ses quartiers les plus ambivalents : le bidonville de Pakadjuma, situé dans la commune de Limete, a été entièrement démoli au cours d’une vaste opération menée par les autorités provinciales.
Cette action, menée le lundi 9 février en collaboration avec l’Office national des transports (ONATRA), visait officiellement à libérer l’emprise ferroviaire pour relancer le trafic des trains. Elle a instantanément plongé des centaines de familles dans le désarroi et déclenché des violences, mettant en lumière le conflit récurrent entre l’ordre urbain et la survie des plus précaires.

Le coup d’arrêt des autorités : restaurer l’ordre et relancer l’économie
L’opération a été présentée par les autorités comme une mesure nécessaire et légale de reprise en main. Elle s’inscrit dans un discours plus large de lutte contre l’anarchie dans la capitale et de restauration de la souveraineté de l’État sur son domaine.
Les motivations officielles sont doubles. Sur le plan juridique, il s’agit de récupérer un terrain de concession de l’ONATRA, occupé de manière illicite depuis plusieurs années. Sur le plan économique, libérer cette emprise est présenté comme la condition sine qua non pour réactiver le chemin de fer, un axe jugé vital pour désengorger la ville et améliorer la mobilité des biens et des personnes. Un cadre de l’ONATRA a résumé l’esprit de l’opération en affirmant qu’il s’agissait de rappeler que « l’État existe bel et bien », envoyant un message fort contre les occupations illégales.
Sur les ruines du quartier : désolation, résistance et violences
La mise en œuvre sur le terrain a été brutale. En quelques heures, les habitations de fortune, faites de planches et de tôles, ont été réduites en décombres par les engins de chantier, laissant des centaines de familles sans abri.

La réaction des habitants, pris de court et sans solution de relogement proposée, a été immédiate et désespérée. La colère a culminé le mardi 10 février, lorsque des affrontements violents ont éclaté entre forces de l’ordre et jeunes du quartier. Un commissariat de police a été pris d’assaut et incendié, et un policier a été blessé. Ces scènes de violence sont le symptôme d’un profond sentiment d’injustice et d’abandon face à une expulsion perçue comme expéditive et sans compassion.
Pakadjuma : un symbole aux réalités contrastées
La disparition de Pakadjuma efface un pan complexe de la vie kinoise. Ce quartier était en effet un concentré des défis et des contradictions de la mégapole.
D’un côté, Pakadjuma portait une réputation sulfureuse, souvent décrit comme un repaire de prostitution et de petite délinquance. Cette activité informelle, qualifiée localement de « vieux métier », était pour une partie de ses habitants un moyen de survie économique dans un contexte de pauvreté extrême. De l’autre, il s’agissait d’une véritable communauté, un lieu de vie où des familles s’étaient établies, que des associations et des ONG tentaient d’aider par des programmes de scolarisation et de soutien aux plus vulnérables.
Les questions en suspens et l’avenir incertain
L’opération, si elle atteint son objectif technique de libération des terrains, laisse derrière elle une série de questions non résolues qui dépassent le seul cas de Pakadjuma.
La première interrogation concerne le sort des populations expulsées. En l’absence de plan de relogement annoncé, la crainte est de voir la précarité simplement se déplacer vers d’autres quartiers, déplaçant le problème sans le résoudre. Ensuite, l’action interroge sur la méthode de gestion urbaine : peut-on concilier la nécessaire modernisation de la ville avec une approche plus sociale qui intègre et accompagne les populations les plus fragiles ?
L’opération de démolition de pakadjuma marque peut-être un tournant dans la volonté des autorités de reprendre le contrôle du développement urbain. Cependant, les cicatrices sociales laissées par les bulldozers et la colère des ruines rappellent que le véritable défi de Kinshasa reste celui d’un développement qui n’oublie personne.
Pop KIDIMBU
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