EN DIRECT

Musique en RDC : de la gloire à l’appel de détresse, où passe l’argent des artistes ?

·6 min de lecture
Musique en RDC : de la gloire à l’appel de détresse, où passe l’argent des artistes ?

Il y a une scène qui se répète, presque comme un refrain tragique de la musique congolaise. D’un côté, des artistes au sommet de leur gloire, affichant des voitures de luxe, des villas dans les quartiers huppés de Kinshasa, et des soirées où les liasses de billets s’envolent dans une nuit de champagne. De l’autre, ces mêmes visages, quelques années plus tard, lançant des SOS déchirants depuis un lit d’hôpital, incapables de financer leurs propres soins, tendant la main à un gouvernement ou à une Première Dame pour simplement survivre.

La question mérite d’être posée sans détour : où va l’argent de la musique congolaise ? Et surtout, pourquoi ceux qui ont fait vibrer tout un continent finissent-ils souvent par quémander ça et là, au crépuscule de leur vie ?

Le mirage du train de vie

Il faut d’abord reconnaître une réalité, l’argent existe. La RDC produit des talents qui remplissent des stades, des artistes qui génèrent des millions de vues et dont les tournées internationales rapportent gros. Mais la structure de cette industrie est profondément malade. Comme le souligne une analyse récente, le problème n’est pas le manque de créativité, mais la mauvaise structuration de la valeur économique de la musique.

Les métadonnées sont mal gérées, les droits voisins sous-exploités, et l’édition musicale quasiment inexistante. Résultat, une grande partie de la valeur générée par le streaming ou les diffusions se disperse avant même d’atteindre les poches des créateurs .

Ce qui arrive dans les mains de l’artiste est donc souvent un pic de trésorerie, pas un revenu pérenne. Et face à cet argent “facile”, la tentation est grande de le dépenser dans le paraître. Barbara Kanam, aujourd’hui directrice du Fonds de Promotion Culturelle, le dit sans détour : beaucoup d’artistes commettent l’erreur de croire que le succès est éternel. Elle insiste sur une distinction vitale :

« Une voiture perd de la valeur dès qu’elle sort du garage », alors que l’immobilier, lui, en prend . Le problème, c’est que dans la frénésie de la gloire, peu pensent à investir dans la pierre. On préfère le clinquant d’une soirée à 10. 000 dollars.

La triste réalité des icônes

L’histoire de la musique congolaise est jalonnée de destins brisés qui illustrent ce paradoxe. Prenez Edouard Masengo. Dans les années 50 et 60, il a rempli des stades, a côtoyé Miriam Makeba et Harry Belafonte, et a même été le visage de campagnes publicitaires pour Coca-Cola et Ford . Pourtant, en 1972, il a été dépouillé de sa fortune par le régime de l’époque, et il est mort dans la pauvreté en 2003 . Un demi-siècle plus tard, le scénario se répète avec une régularité désarmante.

En janvier 2026, la famille de Jean-Paul Vangu Guvano, 80 ans, légende de la guitare qui a accompagné Tabu Ley Rochereau sur des titres mythiques, a lancé un appel à la solidarité nationale. « Guvano a perdu de sa superbe. Les ennuis de santé l’ont terrassé », écrivait sa famille, demandant au président, à la Première ministre et aux mélomanes de l’aider à survivre . Ce guitariste a pourtant posé les fondations de la rumba, patrimoine immatériel de l’UNESCO.

Plus récemment encore, le parolier Pascal Poba, l’homme derrière des tubes comme « Omba » de JB Mpiana ou « Maman » de Papa Wemba, a dû lancer un SOS depuis son lit d’hôpital, rappelant que les paroliers, pourtant essentiels, restent souvent les grands oubliés des retombées financières . Et que dire de Jacques Tshimankinda, précurseur du Folkb, dont la prise en charge médicale a nécessité une mobilisation d’acteurs socioculturels pour être finalement assurée ?

Le système est cassé, pas seulement les artistes

Il serait facile de blâmer uniquement les artistes pour leur gestion financière. Mais le système lui-même est profondément défaillant. La SOCODA, l’organisme censé collecter et redistribuer les droits d’auteur, fait face à des défis colossaux. La réalité reste que la grande majorité des musiciens congolais ne vivent pas de leurs droits d’auteur. Combien d’artistes de l’âge d’or de la rumba ont vu leurs œuvres diffusées massivement sans jamais toucher un centime décent ?

Le cas du Staff Benda Bilili est emblématique. Ces musiciens handicapés, révélés par le film « Benda Bilili » présenté à Cannes, ont connu une gloire mondiale. Pourtant, après avoir acheté maisons et voitures avec l’argent des tournées, celui-ci a fondu. Aujourd’hui, ils réclament leur part des recettes du documentaire, affirmant n’avoir rien perçu des diffusions . « Ils font la mendicité, alors qu’ils ont des droits qui peuvent changer leur vie », s’indigne leur chargé de relations publiques .

Alors, où va l’argent ?

Il va dans le paraître, dans l’absence de conseils financiers, dans un système de droits d’auteur qui ne fonctionne pas, et dans une industrie qui ne professionnalise pas ses talents. Il va aussi, parfois, dans les poches de producteurs ou de managers peu scrupuleux, dans des contrats signés sans être lus, et dans l’absence d’une culture de l’investissement à long terme.

Barbara Kanam a raison quand elle dit : « Nous n’avons pas de retraite. Quand les projecteurs s’éteignent, comment vit-on ? » . La réponse, pour beaucoup d’icônes congolaises, est malheureusement : en quémandant, en espérant un geste de l’État ou de la Première Dame, ou en mourant dans l’indifférence.

Tant que l’industrie musicale congolaise ne se dotera pas de structures solides notamment édition musicale, gestion transparente des droits, éducation financière des artistes, le cycle infernal se perpétuera. Les jeunes talents continueront de briller, de flamber, puis de s’éteindre. Et l’on continuera de se demander, avec une naïveté feinte, où est donc passé tout cet argent.

Partager Facebook X
pop Kidimbu
Écrit par pop Kidimbu

La newsletter Talents2kin

L’essentiel de la culture urbaine congolaise, chaque semaine dans votre boîte mail.

Pas de spam. Désinscription en un clic.