Sur les rives boueuses de la rivière N’djili, à l’est de Kinshasa, une jeunesse débrouillarde défie les intempéries et le risque. Loin des clichés sur l’oisiveté, des dizaines de Congolais, âgés entre 16 et 40 ans, ont transformé l’extraction de sable en un véritable business de survie. Rencontre avec ces entrepreneurs malgré eux, pelles en main et espoir au cœur.

Le vacarme de Kinshasa semble s’estomper aux abords de la rivière N’djili. Ici, le bruit de fond est celui de l’eau clapotante, du métal qui gratte la terre et des rires qui ponctuent l’effort. Dès l’aube, ils sont des dizaines, voire des centaines, à investir les berges. Leur outil ? Une bêche rouillée, un seau en plastique ou en métal, et une pirogue de fortune. Leur or ? Le sable, matière première indispensable au développement frénétique de la mégapole.
Un labeur de titan, rythmé par les éléments
L’extraction est un processus éprouvant. Vêtis de shorts et de tee-shirts troués, les jeunes s’enfoncent souvent jusqu’à la taille dans une eau dont ils ignorent parfois la profondeur. D’un geste précis et répétitif, ils plongent leur bêche, ramènent le sable mélangé à l’eau et le déposent dans des seaux. Une fois remplie, la pirogue est halée vers la rive où le sable est étalé pour sécher au soleil avant d’être vendu.
« C’est un travail très dur, surtout quand il pleut ou que le courant est fort », confie Patrick Mayama, 24 ans, le torse ruisselant. « Mais ici, c’est moi mon propre patron. Je gagne en fonction de mon courage. » Ce « courage » a un prix : les risques d’accident sont omniprésents, des glissades aux noyades, sans parler des problèmes de santé liés à une exposition permanente à l’humidité et au froid.
De la survie à la micro-entreprise : une chaîne de valeur informelle
Derrière l’image de pénibilité se cache une économie informelle bien rodée. Ces jeunes ne sont pas de simples manœuvres ; ils sont entrepreneurs. L’activité est structurée en plusieurs maillons : les extracteurs, les transporteurs (ceux qui rament les pirogues) et les vendeurs. Certains, plus expérimentés, parviennent à économiser pour acheter une deuxième pirogue et employer d’autres jeunes, créant ainsi de petits emplois.
Le sable est vendu au « bassin », une unité de mesure locale. Le prix fluctue en fonction de la qualité du sable et de la demande, notamment liée aux chantiers de construction qui fleurissent dans la ville. « Un bon jour, je peux gagner l’équivalent de 30 à 50 dollars. C’est suffisant pour aider ma famille et payer mes petits frères à l’école », explique Grace Madima, une rare femme trouvée dans ce milieu très masculin, qui s’occupe de la vente sur la berge.
Un avenir incertain sur des fondations fragiles
Si cette activité représente une bouée de sauvetage essentielle pour une jeunesse confrontée au chômage de masse, son avenir est fragile. L’extraction sauvage pose des problèmes environnementaux, comme l’érosion accélérée des berges. Les autorités ferment parfois les yeux, reconnaissant le rôle social de cette économie, mais des conflits fonciers ou des interdictions brutales planent comme une menace permanente.
Malgré tout, l’espoir persiste. Certains rêvent de quitter la rivière pour monter un « vrai » business, souvent dans le commerce. D’autres, plus pragmatiques, espèrent simplement que l’activité pourra durer encore quelques années, le temps de mettre assez d’argent de côté pour se construire un avenir.
Les dragueurs de sable de la N’djili sont bien plus que des silhouettes anonymes sur une rivière. Ils sont le visage d’une jeunesse congolaise résiliente, qui, face au manque d’opportunités, invente ses propres emplois et fait preuve d’une formidable capacité d’adaptation. Leur histoire est un poignant mélange de précarité et de dignité, un rappel que l’entrepreneuriat naît souvent de la nécessité. Sur les rives de la N’djili, chaque grain de sable extrait est une brique pour construire, jour après jour, un avenir moins incertain.
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