Une fois de plus, une déclaration du prophète » de la nation enfièvre la scène musicale congolaise. Denis Lessie, dans une vidéo devenue virale, a décrété avec l’assurance de celui qui posséderait la vérité absolue :
« Le succès que Werrason avait, Ferre Gola ne l’aura jamais. » Son argument ? Werrason a conquis le monde « à une époque où il n’y avait pas internet ni les facilités d’aujourd’hui. » Derrière cette comparaison apparemment anodine se cache un poison bien connu… Il est temps de démonter cette vision rétrograde qui nie l’évolution et insulte le parcours des artistes d’aujourd’hui.
Le mythe du « c’était mieux avant » : une arme de dénigrement massive
La déclaration de Denis Lessie s’appuie sur le pilier branlant de la nostalgie. Selon cette logique, la difficulté supposée d’une époque serait le seul étalon valable pour mesurer la grandeur. Parce que Werrason et le légendaire Quartier Latin ont sillonné l’Afrique sans smartphones, leur succès serait ipso facto plus méritant, plus « vrai ».
Cette vision est non seulement romantique mais surtout fallacieuse. Elle oublie que chaque époque a ses propres défis et ses propres armes. L’ère pré-internet était celle de la conquête physique, certes éprouvante, mais aussi celle d’une concentration médiatique et d’une rareté qui facilitaient l’émergence de géants incontestés. La difficulté était dans la logistique, pas nécessairement dans la saturation du marché.
Aujourd’hui, le défi n’est plus de parcourir des kilomètres, mais de se faire remarquer dans un océan numérique de contenus. La « facilité » des moyens de production et de diffusion dont parle Lessie est un leurre. C’est une facilité d’accès qui a engendré une concurrence féroce et mondiale. Être vu et entendu demande aujourd’hui une stratégie, une innovation et une résilience mentale d’une toute autre nature.
Comparer l’incomparable : deux artistes, deux époques, deux définitions du succès
Comparer le succès de Werrason dans les années 90-2000 à celui de Ferre Gola aujourd’hui est un exercice aussi stérile que de comparer la force d’un forgeron à celle d’un programmeur. Les terrains de jeu sont radicalement différents.
· Le succès de Werrason était un succès de masse, palpable, fait de stades bondés et de cassettes audio qui circulaient de main en main. C’était un succès qui s’inscrivait dans la durée et la cohésion d’un groupe mythique. Sa grandeur est indéniable.
· Le succès de Ferre Gola est un succès à l’ère de la fragmentation. Il se mesure en streams par millions, en tendances sur les réseaux sociaux, en influence digitale et en une longévité solo remarquable. Son empire se construit dans un paysage où l’attention est la denrée la plus rare.
Affirmer que Ferre Gola « n’aura jamais » ce succès revient à nier la réalité de son immense popularité, qui s’étend bien au-delà des frontières congolaises grâce aux outils que Denis Lessie méprise. Ferre Gola n’a pas à reproduire le succès de Werrason ; il a inventé le sien.
Le rôle discutable des « prophètes » : entre analyses et prédictions incendiaires
La position de Denis Lessie pose une question plus large : quel est le rôle de ces figures influentes ? S’agit-il d’analyser le paysage musical avec nuance ou de lancer des prophéties incendiaires pour générer des clics ? En essentialisant le succès et en dressant les générations les unes contre les autres, Lessie participe à une pollution du débat culturel. Son discours, sous couvert de sagesse, alimente les clivages stériles entre « anciens » et « modernes », entre « vrais » et « faux » artistes.
Cette posture n’est pas sans rappeler celle de ceux qui, en leur temps, décrédibilisaient l’avènement de la guitare électrique ou du séquenceur au nom de la « pureté » des instruments acoustiques. L’histoire de l’art est un mouvement perpétuel, et ceux qui tentent de l’arrêter pour la figer dans un âge d’or fantasmé sont toujours du mauvais côté de la partition.
Arrêtons de célébrer la difficulté pour mieux apprécier l’œuvre
Il est temps de tourner la page de ce débat stérile. Au lieu de sacraliser la difficulté des anciens pour dévaloriser le travail des contemporains, célébrons la diversité des parcours et la richesse de la création à toutes les époques. Le véritable héritage de Werrason n’est pas un trophée inaccessible, mais une inspiration qui a ouvert la voie à d’autres, y compris à un Ferre Gola.
La déclaration de Denis Lessie, loin d’être une lucide analyse, est un symptôme d’une pensée régressive. La musique congolaise n’a pas besoin de gardiens du temple qui opposent ses enfants. Elle a besoin de reconnaître que son succès, qu’il soit d’hier ou d’aujourd’hui, réside dans sa capacité à évoluer sans renier son âme. Le prophète s’est trompé : on ne mesure pas la grandeur d’un fleuve en méprisant son delta sous prétexte que sa source était plus rude.
Pop KIDIMBU
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