Sept ans déjà. Sept ans que la République démocratique du Congo a fait le pari audacieux de la gratuité de l’enseignement primaire public. Un pari salué, porté par une volonté politique forte, et qui a permis à plus de 500 millions d’enfants supplémentaires de pousser pour la première fois les portes d’une salle de classe.
Pour des millions de familles modestes, la mesure a été un soulagement, fini les frais de scolarité qui plombaient les budgets, fini les arbitrages douloureux entre nourriture et éducation.
Pourtant, derrière ce chiffre impressionnant, la réalité du terrain déçoit. Car si la gratuité a ouvert les portes, elle n’a pas toujours garanti ce qu’il y a derrière, un enseignement de qualité, des conditions dignes, des instituteurs motivés. Le bilan, aujourd’hui, est contrasté. Et les questions, elles, restent entières.
Un paradoxe qui interpelle ,quand les élites désertent l’école publique
Le malaise est là, palpable, presque gênant. Alors que la gratuité est érigée en principe constitutionnel et en fierté nationale, une grande partie des cadres de l’État, des mandataires publics, des membres du gouvernement et autres hauts fonctionnaires préfèrent inscrire leurs enfants dans des écoles privées ou agréées. Rarement assumé, ce choix est pourtant un signal d’alarme que personne ne peut plus ignorer.
Pourquoi ces décideurs, qui devraient être les premiers ambassadeurs de la réforme, tournent-ils le dos à l’école publique ?
La réponse est simple, presque douloureuse : ils n’y croient pas. Ils jugent, à juste titre au regard de nos investigations, que les conditions d’apprentissage y sont médiocres, que l’encadrement est insuffisant et que le niveau général ne répond plus aux exigences d’une éducation compétitive. En clair, ils ne confient pas l’avenir de leurs enfants à un système qu’ils dirigent pourtant.
Un système à deux vitesses, la fracture sociale en classe
Ce phénomène révèle une réalité plus large, l’école publique de la gratuité est devenue, de fait, l’école des pauvres. Dans de nombreux établissements, les classes comptent parfois jusqu’à 200 élèves, entassés dans des salles exiguës, parfois sans bancs, sans tableaux, sans manuels.
Les instituteurs, payés avec des mois de retard et des salaires dérisoires, exercent dans une précarité qui use les corps et éteint les vocations. Comme le confie un syndicaliste : « On ne peut pas demander de la qualité à un enseignant qui a le ventre vide. »
À l’opposé, les écoles privées souvent mieux dotées, mieux équipées et mieux gérées attirent les familles qui ont les moyens de payer pour une éducation d’excellence. Le contraste est saisissant, d’un côté, des élèves qui subissent l’école ; de l’autre, des élèves qui la choisissent. Entre les deux, une fracture sociale qui se creuse chaque jour un peu plus, et que la gratuité, loin de résorber, semble parfois accentuer.
Que faire ?
La gratuité n’est pas en cause. Elle est un progrès acquis, un droit fondamental que personne ne songe à remettre en question. Mais pour qu’elle devienne une réussite et non un mirage, des réformes profondes s’imposent.
Premièrement, valoriser le métier enseignant. La mécanisation rapide des instituteurs dits « Nouvelles Unités », qui travaillent sans salaire depuis des années, doit être une urgence nationale. Un enseignant dignement rémunéré est un enseignant qui se donne entièrement. La formation continue, inscrite dans la Politique Nationale de Formation Continue des Enseignants, doit sortir des textes pour devenir une réalité sur le terrain.
Deuxièmement, investir massivement dans les infrastructures. Construire des salles de classe, fournir des bancs, distribuer des manuels et du matériel pédagogique de base : voilà des gestes simples mais essentiels pour mettre fin au surpeuplement et offrir un cadre d’apprentissage digne. L’expérimentation des cantines scolaires est également une piste prometteuse pour lutter contre la faim qui handicape les apprentissages.
Troisièmement, renforcer la gouvernance et la transparence. La rationalisation des Bureaux Gestionnaires, engagée en mars 2025, doit aboutir à une clarification des rôles et à l’élimination des recrutements irréguliers qui grèvent le budget sans améliorer la qualité. Une gestion rigoureuse, associée à l’application stricte du Code de Bonne Conduite, est la clé d’une école publique plus performante.
Quatrièmement, associer les citoyens au contrôle. L’initiative des « Clubs de veille citoyenne » dans les établissements publics est une avancée intéressante. En impliquant les communautés et les élèves eux-mêmes dans le suivi de la gestion et la promotion du civisme, on renforce la redevabilité et on responsabilise tous les acteurs.
Cependant, la gratuité de l’enseignement de base est un combat juste, une avancée sociale irréversible, et un atout majeur pour l’égalité des chances, notamment en faveur des filles. Mais elle ne vaut que par ce qu’elle donne à voir chaque jour dans les salles de classe.
L’État congolais doit aujourd’hui franchir un cap, passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats. Il ne s’agit plus seulement d’ouvrir les écoles, mais d’y offrir un enseignement qui forme, élève et prépare l’avenir. C’est à ce prix que l’école publique retrouvera sa noblesse. C’est à ce prix qu’elle redeviendra digne de tous les enfants, y compris de ceux qui dirigent le pays.
Car une école que les élites délaissent est une école qui a perdu son combat. Et une école qui perd son combat, c’est toute une nation qui hypothèque son avenir.