Tu entends ça dans les quartiers « Mpuku amemi congélateur ». Traduction ; La souris qui porte un congélateur. Ça fait rire, non ? Sauf que derrière ce nom bizarre, il y a une réalité qui fait froid dans le dos. Des jeunes, comme toi et moi, avalent un mélange de médicaments pour voir les gens rapetisser.
Et pendant ce temps, leur vie, elle, rétrécit vraiment. Ce n’est ni une chanson à la mode, ni une blague entre amis. C’est le nom de code d’un poison. Une potion qui fait voir les passants hauts comme des poupées et les maisons grandes comme des cathédrales. Le monde bascule, et eux, ils kiffent. Mais ce qu’ils ne disent pas, c’est qu’à l’intérieur de cette bouteille, il n’y a ni eau, ni soda : il y a un concentré de désespoir qui ronge leur avenir.
Imagine un gars, assis sur une pierre, dans un coin perdu de Kinshasa. Il tient une bouteille en plastique sale. Tu lui demandes ce qu’il boit. Il te regarde avec des yeux qui tournent et il répond : « Mpuku amemi congélateur ». Tu crois qu’il délire ? Eh ben oui, il délire. Parce qu’après avoir bu ça, il voit les gens tout petits, comme des fourmis. Et les maisons, elles deviennent grandes comme des églises. Le monde est à l’envers. Et lui, il trouve ça cool. Mais ce qu’il ne te dit pas, c’est que dans sa bouteille, il n’y a pas du jus. Il y a un poison.
On pense que c’est juste à Kinshasa. Faux. Ça se passe aussi à Kisantu, à Mbanza-Ngungu, dans le Kongo Central. Des jeunes, là-bas aussi, mélangent les mêmes trucs.
Un infirmier de Kinshasa l’a confirmé : « Les jeunes qui n’ont rien à faire, ils ont transformé ces médicaments en leur boisson préférée ». Et ces jeunes, ils ont donné d’autres noms à ce cocktail : « Modebe », « Fusée ». Comme pour rigoler de ce qui les tue. Le phénomène est en train de s’étendre, et bientôt, ce sera dans tout le pays si on n’y prend pas garde.
Dedans, il y a quoi ? 3 ou 4 médicaments. Le Tramadol, un antidouleur super puissant, cinquante fois plus fort que la morphine. Et le Dozen, un médicament contre le paludisme. Mais dans la rue, on l’appelle « Dady Chocolat » à cause de sa couleur marron, promethazine,traitement de courte durée de l’insomnie occasionnelle ou transitoire chez l’adulte…
Cependant, les jeunes mélangent ça avec de l’eau, avec de l’alcool, souvent une liqueur appelée Aguene, ou avec du jus qu’ils achètent en plastique. Pourquoi ils font ça ? Parce que la bière et le whisky coûtent trop cher,Selon certains. Alors ils prennent ce raccourci. Un raccourci qui les mène tout droit à l’hôpital, ou pire.
Après avoir bu ce mélange, le gars n’est plus maître de lui. Voilà ce qui lui arrive. Il voit les autres personnes toutes petites. Les maisons lui paraissent énormes. Il marche comme un ivrogne, la démarche qu’il surnomme « mukadu mukadu », il parle n’importe comment. Il peut rester debout sans bouger, comme s’il était éteint. Ou alors il s’endort d’un coup, d’un sommeil trop lourd. Il ne mange plus. Son corps refuse la nourriture. Mais quand l’effet passe, il a une faim de loup : il mange comme un fou, parce que son corps a tout brûlé. À la longue, ses reins lâchent. Son cerveau s’abîme. Il perd la mémoire. Et lui, qui devait être l’avenir du pays, il devient une épave avant même d’avoir vécu.
Par ailleurs,ce cocktail, les infirmiers l’appellent un « cocktail Molotov ». Parce que ça brûle de l’intérieur. Ça détruit les organes petit à petit. Et le pire, c’est que ceux qui prennent ça ne se rendent même plus compte de ce qu’ils font. Ils agissent comme des zombies. Ils ne sont plus maîtres d’eux-mêmes. C’est ça, le drame. Des jeunes qui perdent le contrôle de leur propre corps et de leur propre vie, juste pour quelques minutes d’illusion.
Et ce n’est pas nouveau. Avant « Mpuku », il y avait « Bombé ». Tu te souviens ? Ce mélange de suie de tuyau d’échappement et de cachets. Ça a déjà détruit des vies. Et maintenant, voilà une nouvelle mode. Une nouvelle arme que les jeunes inventent pour se faire du mal. Comme si les anciennes n’avaient pas assez fait de dégâts. C’est toujours le même cercle vicieux : le désœuvrement, la pauvreté, l’ennui, et cette envie de s’évader à n’importe quel prix. Même si le prix, c’est sa propre santé.
Alors, on fait quoi ? L’infirmier interrogé dit qu’il faut agir vite. Identifier les vrais produits qui sont utilisés. Expliquer aux jeunes, dans les écoles et dans les quartiers, ce que ça fait vraiment. Arrêter cette pratique avant qu’il ne soit trop tard. Les autorités sanitaires, la police, les parents, les profs, tout le monde doit se bouger. Parce que si on laisse faire, ces jeunes vont continuer à se détruire sous nos yeux. Et un jour, il sera trop tard.
Mais la question qui tue, c’est celle-ci. Toi, tu as déjà vu une souris transporter un congélateur ? Non. C’est impossible. C’est ridicule. Et pourtant, c’est exactement ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Des jeunes qui se détruisent, et nous, on regarde. On ne dit rien. On ne fait rien. C’est ça, le vrai scandale. Ce complot silencieux auquel nous assistons sans réagir. Une génération qui s’éteint à petit feu, pendant que les adultes regardent ailleurs.
La souris, c’est ce frère, cette sœur qui se perd. Le congélateur, c’est notre société : lourde, froide, qui ne bouge pas. Kinshasa a inventé une drôle d’expression pour parler d’un drame. Mais si on écoute bien, derrière la blague, il y a un cri : « Aidez-nous ! ». Alors la prochaine fois que tu entends « Mpuku amemi congélateur », ne ris pas. Pose-toi juste une question. Moi, qu’est-ce que je fais pour que ce gars-là n’ait pas besoin d’avaler un poison pour se sentir exister ? Est-ce que je l’écoute ? Est-ce que je l’oriente ? Est-ce que je lui montre qu’il y a d’autres moyens de s’en sortir ?
Kinshasa, septembre 2026. Quelque part, une bouteille circule. Et un jeune de dix-sept ans, une fois de plus, avale son illusion. Goutte après goutte. Jusqu’à la prochaine… ou jusqu’à la fin.
Il est encore temps de sauver ceux qui peuvent l’être. Mais le temps presse. Chaque jour qui passe, un jeune de plus tombe dans ce piège. Chaque jour qui passe, une famille de plus pleure un enfant perdu. Alors, avant que le congélateur n’emporte définitivement nos souris, réveillons-nous. Parce qu’une génération entière est en train de sombrer, et elle mérite mieux qu’un nom drôle pour un drame trop réel.