C’est une interpellation qui risque de faire désordre au sein du gouvernement. Le député national élu du territoire de Beni, Saïdi Balikwisha, a officiellement interpellé le Vice-Premier ministre en charge des Transports et Voies de communication, Jean-Pierre Bemba, sur les conditions calamiteuses d’accès aux nouveaux permis de conduire biométriques sécurisés avec puce en République démocratique du Congo. Derrière la modernité affichée, une réalité à deux vitesses : alors que Kinshasa et les grandes villes s’adaptent, les milieux ruraux, eux, restent sur le bord de la route.
Au cœur de la démarche de l’élu du Nord-Kivu : une accumulation de griefs remontés du terrain, transformés en question parlementaire. Coût exorbitant des permis, délais d’obtention déraisonnables, opacité totale du circuit de délivrance… Saïdi Balikwisha pointe du doigt un système qui, sous couvert de modernisation et de lutte contre la fraude, exclut de facto une grande partie de la population congolaise.
« Dans les territoires reculés, un simple motard-taximan ou un petit transporteur de marchandises ne peut pas parcourir 300 ou 400 kilomètres pour s’enrôler, payer près de 100 dollars hors frais annexes, puis attendre six mois sans recevoir son document. Pendant ce temps, il est à la merci des tracasseries. Ce n’est pas de la modernité, c’est de la discrimination territoriale. »
Un progrès sécuritaire, mais un recul démocratique
Sur le papier, le permis biométrique avec puce devait incarner une avancée majeure : fin des faux documents, meilleure traçabilité des conducteurs, alignement sur les standards internationaux. Sur le terrain, pourtant, l’enthousiasme retombe vite. Dans les milieux ruraux – qui représentent plus de la moitié de la population congolaise – l’accès à ce nouveau titre reste un luxe inaccessible.
L’élu dénonce en particulier :
· Un coût unitaire officiel déjà élevé (environ 100 USD), bien supérieur au revenu mensuel moyen en zone rurale, sans compter les frais de transport, de photo, de dossier et autres « facilitations » informelles.
· Des délais d’attente qui s’étendent sur plusieurs mois, pendant lesquels les usagers circulent sans papiers valides, exposés aux amendes et aux arrestations arbitraires.
· Une absence totale de centres d’enrôlement en milieu rural, obligeant les populations à des déplacements longs et coûteux vers les chefs-lieux de province.
· Un manque de transparence sur les entreprises privées associées à la production des permis et sur la répartition des recettes.
« L’accès à un permis de conduire fiable et sécurisé ne doit pas être un privilège réservé aux habitants des grandes villes », martèle le député, appelant à des réformes structurelles d’urgence.
Une interpellation qui engage la responsabilité du gouvernement
En interpellant directement Jean-Pierre Bemba, Saïdi Balikwisha ne cherche pas seulement à obtenir des réponses techniques. Il veut une prise de conscience politique. Le Vice-Premier ministre, qui a fait de la réforme des transports l’un de ses fers de lance, devra désormais s’expliquer devant la représentation nationale sur les modalités concrètes de mise en œuvre de cette réforme.
Parmi les demandes formulées par l’élu de Beni :
· La création rapide d’antennes mobiles d’enrôlement pour couvrir les territoires ruraux.
· L’instauration d’un tarif différencié ou social pour les populations à faibles revenus.
· Un plafonnement légal des délais de délivrance (30 jours maximum).
· Un audit public des coûts réels de production d’un permis biométrique.
Une polémique qui dépasse le cadre parlementaire
Si l’interpellation suit désormais son cours à l’Assemblée nationale, elle a déjà trouvé un large écho dans la société civile et sur les réseaux sociaux, où de nombreux usagers témoignent de leur calvaire administratif. Plusieurs organisations de défense des consommateurs annoncent d’ailleurs préparer des actions en justice contre les opérateurs privés impliqués dans la délivrance des permis.
Pour l’heure, le cabinet de Jean-Pierre Bemba n’a pas encore réagi officiellement. Mais l’affaire promet de secouer l’hémicycle. Car derrière la question technique du permis de conduire, c’est une interrogation plus large qui émerge : la modernisation administrative de la RDC peut-elle se faire sans laisser sur le bord de la route des millions de citoyens, faute de moyens, de routes et de centres d’état civil ?
✍🏻 Pop KIDIMBU
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